infos diverses - Droits de l'Homme -

Le blog d'infos de Geneviève

12 décembre 2007

Mayotte, les rescapés enfin sortis de l’isolement

Immigration . Les survivants de l’embarcation heurtée par une vedette de la police sont restés cinq jours coupés du monde au centre de rétention.             

Après la « collision », dans la nuit de lundi à mardi au large de l’île de Mayotte, entre une vedette de la police de l’air et des frontières et un kwassa kwassa, les deux victimes, une femme et une petite fille, n’étaient toujours pas enterrées, hier, alors que la règle musulmane veut que cette cérémonie ait lieu le plus vite possible. Confié par la police à une entreprise privée, Mayotte déménagements, l’enterrement coûte 700 euros pour l’adulte et 590 euros pour l’enfant. Le préfet aurait accepté de participer à la moitié de la somme, mais les familles n’ont pas le moindre sou pour couvrir le reste. Les associations cherchent à recueillir des fonds.

LIRE LA SUITE : http://www.humanite.fr/2007-12-10_Societe_Mayotte-les-rescapes-enfin-sortis-de-l-isolement

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05 décembre 2007

Giorgio Bettio prône des "méthodes nazies" envers les immigrés

NOUVELOBS.COM | 05.12.2007 | 08:40


Un conseiller municipal de Trévise propose d'"utiliser les mêmes méthodes que les nazis" pour faire "comprendre aux immigrés comment ils doivent se comporter".

LIRE L'ARTICLE : http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/international/europe/20071204.OBS8300/giorgio_bettio_prone_des_methodes_nazies_envers_les_imm.html

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Naufrage de clandestins après une collision avec la police

http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/societe/20071204.OBS8252/naufrage_de_clandestins_apres_une_collision_avec_la_pol.html

Deux personnes sont mortes et huit portées disparues, après la collision qui a eu lieu dans l'archipel des Comores.

LIRE L'ARTICLE : http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/societe/20071204.OBS8252/naufrage_de_clandestins_apres_une_collision_avec_la_pol.html

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29 novembre 2007

Mayotte : une société disloquée

http://www.gisti.org/spip.php?article1028

« Outre-mer, terres d’exception »

Rémi Carayol

Journaliste et membre fondateur de Kashkazi, mensuel d’analyse de l’archipel des Comores (www.kashkazi.com)

Initiée au début des années 1990, la longue marche de Mayotte vers une éventuelle départementalisation a non seulement provoqué une évolution brutale de la société mais également influencé la politique migratoire de Paris. Après l’instauration, en 1995, d’un visa entre Mayotte et les autres îles de l’archipel, afin de contenir une immigration accusée de tous les maux, c’est aujourd’hui la chasse aux « clandestins » qui est devenue une priorité. La politique assimilationniste, en ignorant le droit coutumier, provoque une dislocation de la société.

Hachim [1] n’en revient toujours pas. Lui qui vivait à Mayotte (Maore) en toute légalité depuis quatorze ans est devenu, du jour au lendemain, « clandestin ». Alors qu’il se pliait comme chaque année aux innombrables étapes administratives afin d’obtenir le titre de séjour d’un an que la préfecture lui octroyait depuis son arrivée en 1993, il a appris qu’il ne remplissait plus les conditions pour rester à Mayotte, où il a fondé sa famille. « Ils m’ont dit que je devais prouver que j’étais entré légalement à Mayotte. Ils m’ont dit que mon passeport ne comportait pas de visa d’entrée. Mais à l’époque, il n’y avait pas de visa ! témoigne-t-il. Pourquoi ne me l’a-t-on jamais demandé, ce visa, depuis quatorze ans ? Pourquoi aujourd’hui ? » s’interroge-t-il.

Employé dans une entreprise de conditionnement, Hachim risquait, en tombant dans l’illégalité, de perdre son emploi. Il a fait appel à un avocat afin d’établir un recours auprès du tribunal administratif, qui lui a donné raison. Un cas parmi tant d’autres qui ont fait sortir de ses gonds le président de ce tribunal en janvier 2007, qui s’est étonné au cours d’une audience publique des multiples entorses à la loi pratiquées par une préfecture obnubilée par les chiffres définis à Paris.

La course aux sans-papiers a réellement débuté à Mayotte en octobre 2005 lorsque, dans une lettre adressée au préfet de l’île, le ministre de l’intérieur de l’époque, Nicolas Sarkozy, avait fixé l’objectif de 12 000 reconduites à la frontière pour l’année 2006. Ce chiffre paraissait alors invraisemblable : en 2005, « seules » 6 000 reconduites avaient été comptabilisées, alors que le « record " avait été réalisé en 2004 avec 8 000 reconduites.

Cependant, au mépris des droits des personnes, l’objectif a été largement dépassé : en janvier 2007, la préfecture s’est vantée d’avoir réalisé 13 253 reconduites en 2006 (pour un total national de 24 000 reconduites), essentiellement à destination de l’Union des Comores d’où provient la grande majorité des migrations. Et pour cause : jusqu’en 1975, Mayotte et les trois îles des Comores indépendantes, Anjouan (Ndzuani), la Grande Comore (Ngazidja) et Mohéli (Mwali) formaient un seul ensemble.

Alors que depuis des siècles, les échanges se faisaient naturellement entre les îles, au gré des besoins économiques et des réalités démographiques [2], la donne a changé lorsqu’en 1974 les Mahorais ont voté « non à 66 % à l’indépendance, tandis que les autres îles optaient à une écrasante majorité pour le « oui ». Les années qui suivirent furent marquées par une incertitude partagée : tandis que la République fédérale islamique des Comores découvrait l’indépendance au fil des coups d’État tout en revendiquant le retour de la « quatrième patte » de la vache [3], Mayotte refusait de rejoindre les îles soeurs, sans vraiment savoir ce que le gouvernement français, luimême divisé, allait faire.

Cette incertitude fut plus forte encore à Mamoudzou - le chef lieu de Mayotte - lorsque la gauche française arriva au pouvoir en 1981 et mit fin au visa instauré après la « séparation ». Ainsi, durant une quinzaine d’années, les Comoriens purent se rendre librement, sans remplir aucune formalité administrative, à Mayotte. L’immigration était alors assez faible, basée sur des échanges commerciaux et familiaux. Symbole significatif : les dirigeants du Mouvement populaire mahorais (MPM) qui lutta pour « Mayotte française » ont eux-mêmes gardé des liens étroits avec les autres îles, comme Younoussa Bamana [4], décédé récemment, dont la première femme fut une Anjouanaise, ou Adrien Giraud [5], l’homme qui tient depuis trente ans des propos xénophobes envers les Comoriens des autres îles, mais dont la famille est originaire de Ngazidja…

Ainsi, si les liens politiques ont été coupés, parfois violemment dans les années 1970, les relations familiales se sont poursuivies. Dans les années 1980, il était banal de se rendre à Mayotte, pour voir la famille, trouver du travail ou même faire ses courses. Cette spécificité juridique était possible tant que Mayotte faisait figure de parent pauvre de l’outre-mer français, tant sur le plan institutionnel - avec un statut hybride de collectivité territoriale d’outre-mer - qu’économique - le développement des infrastructures n’a réellement démarré que quinze ans après la séparation. A l’époque, 90 % de la population ignore la langue française, la quasi totalité est régie par le droit coutumier d’inspiration islamique, et l’économie est encore largement de type agrarien et non monétarisé… Comme dans les autres îles.

Ce n’est qu’au début des années 1990 que Paris a commencé à financer le développement de l’île, et que l’ambition des dirigeants mahorais de voir leur territoire érigé en département d’outre-mer (Dom) a été prise en compte par l’administration. Commença alors le processus d’intégration aux institutions métropolitaines qui pourrait quasiaboutir en 2008 à l’érection de Mayotte en Dom. Cette marche vers une éventuelle départementalisation s’accompagne d’une vaste entreprise d’assimilation culturelle. Outre une évolution brutale de la société à l’intérieur de laquelle les générations ne se comprennent plus, cette nouvelle donne a influencé la politique migratoire de Paris.

En 1993, alors que des grèves secouent l’île, les leaders politiques mahorais incapables de répondre aux attentes de la population agitent le chiffon rouge de l’immigration, qui devient l’explication de tous les maux. Ils réclament la mise en place d’un visa entre Mayotte et les autres îles de l’archipel. Des manifestations sont organisées pour faire pression sur les pouvoirs publics, qui cèdent fin 1994. Le 18 janvier 1995, le gouvernement Balladur instaure un visa pour tout ressortissant comorien souhaitant se rendre dans l’île restée française. Cette mesure s’accompagne, à partir de 1997-98, d’une application très stricte des formalités d’attribution de ce « visa Balladur ».

Depuis, il est devenu très difficile de se rendre à Mayotte avec le fameux sésame. Pourtant, les flux ne se sont pas taris, au contraire. Les arrivées en provenance d’Anjouan, en plein marasme économique depuis la crise sécessionniste de 1997 [6], sont toujours plus nombreuses. Le moyen le plus utilisé est le kwassakwassa, vedette utilisée pour la pêche dans laquelle peuvent s’entasser plusieurs dizaines de personnes pour effectuer la traversée entre Anjouan et Mayotte. Si la distance est courte - soixante-dix kilomètres -, la route est dangereuse : on estime à plus de trois mille le nombre de personnes disparues dans ce bras de mer entre 1995 et 2003.

La politique migratoire a connu un nouveau tournant très strict avec l’arrivée au ministère de l’intérieur de Nicolas Sarkozy, en 2002, et l’élection, la même année, du député Mansour Kamardine (UMP). La chasse aux « clandestins » est alors devenue la priorité des forces de l’ordre. De fait, non seulement les sanspapiers de fraîche date ont été renvoyés en masse, mais les Comoriens présents sur le territoire mahorais depuis de nombreuses années sont eux aussi devenus la cible des autorités. La barre a été placée tellement haut en matière d’expulsions que toute considération humaine a disparu.

Arrêt de soins

Les cas les plus incongrus tels que celui évoqué plus haut ne manquent pas. Mais si Hachim a obtenu gain de cause, ils sont rares dans cette situation. Ainsi Maoulida est-il tombé dans la clandestinité après que la préfecture a décidé du jour au lendemain que son fils pouvait se faire soigner à Moroni. Né en 2002 à Ngazidja, il est venu au monde avec un handicap qui nécessite des soins introuvables à Moroni et permettait à Maoulida de bénéficier d’un titre de séjour renouvelé chaque année. Il pouvait ainsi élever ses trois autres enfants, tous nés et scolarisés à Mayotte.

Mais, lorsque début 2007, Maoulida engage les démarches pour faire renouveler son titre de séjour qui expire en février, il s’entend dire que, cette fois-ci, il n’en obtiendra pas. Malgré le certificat établi par un médecin du centre hospitalier de Mamoudzou stipulant que son fils requiert une prise en charge médicale de plus de six mois, la préfecture estime que le garçon qui a vécu ses cinq premières années à Mayotte peut s’en sortir « chez lui », dans l’île de ses parents. Depuis, Maoulida a perdu son travail, et n’a plus un sou pour nourrir ses quatre enfants.

L’histoire de Salima est plus révélatrice encore de la situation à laquelle sont confrontées des familles entières. Âgée de cinquante cinq ans, cette mère de cinq enfants dont trois filles, ellesmêmes mères de deux enfants chacune, tous nés à Mayotte, n’avait jamais demandé de titre de séjour. « Quand elle est arrivée à Mayotte, on n’en demandait pas. Les gens n’avaient pas besoin d’avoir des papiers, raconte l’une de ses filles. Depuis, elle n’avait jamais pensé à se mettre en règle. Nous non plus d’ailleurs, ne possédons aucun papier, même si nous avons fait quasiment toute notre scolarité ici. »

Le 5 janvier 2006, alors que des policiers organisaient une descente dans son quartier, elle a été arrêtée. Arrivée à Mayotte quatorze années auparavant, elle était reconduite à la frontière le soir même. Deux semaines après cette arrestation, les trois soeurs ne comprenaient toujours pas pourquoi on leur avait pris leur mère. « On est venu à Mayotte en 1992, racontait Fatima. Moi j’avais cinq ans. Avant on vivait à Anjouan. Mon père était venu ici travailler, puis on l’avait rejoint. On était venues en avion, on a même le tampon [de la police aux frontières] sur notre passeport. À l’époque, il n’y avait pas de visa, les gens étaient libres […] On a fait toutes nos études ici […] Depuis 1992, c’était la première fois qu’elle se faisait arrêter […] On a toujours vécu dans cette maison. »

À cinquante cinq ans, Salima s’est trouvée dans l’obligation de refaire sa vie dans un village où elle n’avait quasiment plus aucune attache. « Comment puis-je comprendre, moi qui ai vécu à Mayotte depuis quatorze ans ?, disait-elle quelques jours après son « retour » au village natal. Mon fils, lui, est français. Ses quatre soeurs et moi avons le droit d’obtenir la nationalité. Et pourtant on m’expulse comme ça parce que le préfet en a décidé ainsi ! J’ai perdu mon mari là-bas. Il y est enterré. Et mes enfants y ont tous grandi. Ce n’est pas juste. Je croyais que Mayotte était un pays de droit mais visiblement non. »

Des familles déchirées

Ses quatre filles, risquent chaque jour l’expulsion, alors que leurs enfants sont nés sur le sol mahorais et leurs compagnons possèdent la nationalité française. « On est là depuis quatorze ans et on n’a rien. Si j’avais été là, ils m’auraient aussi prise et renvoyée alors que je ne connais rien d’Anjouan », affirmait Fatima en 2006. Même discours du côté de Salima : « Qu’est-ce-que je fais ici [à Anjouan] ? Mes enfants sont làbas, mes biens aussi. Je suis étrangère ici […] c’est là-bas que j’ai fait ma vie. C’est mon repère. Ici je suis perdue. On me supporte aujourd’hui, mais vous croyez que ceux qui m’ont reçue ici tiendront longtemps ? »

Les familles ainsi déchirées sont nombreuses à Mayotte. S’il est rare de trouver un Mahorais qui ne possède pas des racines dans l’une des autres îles, il est tout aussi exceptionnel de rencontrer une personne dans l’une de ces îles qui ne compte un membre de sa famille à Mayotte. Une réalité qu’il fait bon cacher, cependant. En effet, la politique de l’administration française n’est pas impopulaire. Au contraire, elle correspond à la volonté de la majorité de la population.

Régulièrement, des Mahorais descendent dans la rue afin de réclamer le renvoi des sanspapiers. Ce fut le cas en septembre 2003 à Bandrele, au sud de Mayotte, lorsque plusieurs dizaines de femmes ont jeté des pierres sur les maisons abritant des « clandestins ». « On veut qu’ils partent tout de suite, annonçait à la cantonade l’une des meneuses de cette manifestation, selon laquelle les sans-papiers étaient à l’origine de vols et de bagarres dans le village. Ils encombrent l’école. De nombreux Mahorais ne sont pas acceptés à cause d’eux », ajoutaitelle. Cette montée de température comme les Comores en connaissent souvent n’a pourtant pas été suivie de faits, comme le notait le maire du village, peu surpris : « Je le savais. Tout simplement parce que […] ce sont celles qui manifestent qui hébergent des clandestins », expliquait-il après les quelques heures d’hystérie [7].

Habitué à ce genre de revendication, le maire parlait d’« hypocrisie totale ». « Tout le monde ici héberge des clandestins. Ces femmes qui manifestent, elles ont au moins un membre de leur famille qui a un étranger chez lui. Je vous donne un exemple : parmi les manifestantes, j’en connais une qui a accueilli un petit Anjouanais il y a des années. Il avait alors cinq-six ans. Elle l’a inscrit à l’école. Maintenant, il a eu son bac à Mayotte. Et désormais, elle manifeste pour chasser les Anjouanais ! […] Pourquoi elles manifestent ? Pourquoi elles ne demandent tout simplement pas aux clandestins qu’elles hébergent de partir ? Ce serait plus honnête. Les clandestins, c’est nous qui les logeons, nous qui leur prêtons nos barques pour qu’ils aillent pêcher, notre terrain pour qu’ils le cultivent… Il faut que chacun prenne ses responsabilités ».

À l’hypocrisie s’est ainsi substituée une forme de schizophrénie suicidaire. Lorsqu’en septembre 2005 des milliers de Mahorais manifestent pour demander le renvoi des sans-papiers, la porte-parole du mouvement ne cache pas ses origines anjouanaises. Mansour Kamardine, prompt à demander à ses concitoyens de « faire le ménage » chez eux et de « demander » à leurs sans-papiers de partir, ne possède-t-il pas de la famille à Anjouan, où il se rend régulièrement ?

« On va jusqu’à se renier pour un papier ! »

Et lorsque le 16 septembre 2004, le préfet de Mayotte de l’époque, Jean-Jacques Brot, affirme en direct sur Télé Mayotte à propos des sans-papiers que « ces gens n’ont rien à voir avec Mayotte », personne ne trouve à y redire. « Si le préfet sentait que les Mahorais voulaient se rapprocher des Comoriens, il n’aurait pas dit ça. Mais là il se le permet parce qu’il sait que ça fait plaisir, c’est pour conforter les Mahorais. Nous avons toujours essayé de montrer qu’on n’est pas comme eux. En ce moment on leur met tout sur le dos, or ils ne sont pas la cause de tous nos problèmes » analysait à l’époque un enseignant, Ahmed Attoumani [8].

Les Mahorais, dans leur volonté d’être français, non seulement tentent d’oublier leur comorianité, mais font tout pour la rejeter. « Les "insultes" telles qu’ "Anjouanais" ou "Comorien", ça arrive », témoignait-il. « Les enfants disent : "Regarde cet Anjouanais", et le gamin en face s’énerve. Il crie : "Mais moi je ne suis pas un Anjouanais !" Il veut à tout prix prouver qu’il est d’ici. » Face à cette situation, cet instituteur se disait désemparé : « Pour un instit, c’est dur à gérer. J’essaie d’inculquer le respect. Pour dédramatiser, je leur dis que moi aussi je suis né à Moroni, mes parents sont de Mayotte mais je suis né là-bas. Quand je dis ça, j’en vois qui sourient, ils sont soulagés, ils se disent : "Toi aussi t’es de Moroni !" Ils ne se sentent plus seuls. »

Ces réactions d’écoliers ne font que reproduire le schéma social en vigueur. « Un Mahorais peut épouser une Anjouanaise, mais après il peut être pris en train de critiquer les Anjouanais et d’insulter les Anjouanais », continuait l’enseignant. « Le fait même d’avoir ce morceau de papier français nous fait tout rejeter. On va jusqu’à se renier pour un papier. Mais on peut très bien rester français tout en leur tendant la main ! »

Ce rejet identitaire est d’autant plus frappant que l’intégration des Mahorais dans la République française met de facto tous ceux qui vivent à Mayotte sans posséder la nationalité française hors du champ de la légalité. La juxtaposition du droit français au droit coutumier pousse ainsi dans la clandestinité des dizaines de milliers de Comoriens qui, bien que se soumettant aux mêmes lois traditionnelles que les Mahorais, n’existent plus aux yeux de l’administration. « Avec l’intégration de la spécificité mahoraise au Code civil, une ligne relativement claire a été tracée : l’ensemble de la population mahoraise française est appelée à être régie selon les règles métropolitaines et les particularismes locaux les plus incompatibles avec le droit français (polygamie, répudiation, règles de transmission du nom et du patrimoine…) sont voués à disparaître tandis que la justice des cadis (juges religieux) doit s’effacer. Dans une île où plus de la moitié des mariages sont célébrés hors de la présence d’un officier de l’état civil et où, ces dernières années, une commission dut siéger pour doter d’un nom patronymique l’ensemble des personnes dont le statut person nel relevait du droit local, c’est ainsi tout un pan de l’histoire nationale et coloniale qui est revisité. […] Comme sous l’Empire colonial, l’accès à une pleine citoyenneté politique et sociale ne passe donc pas seulement par la nationalité, mais aussi par l’abandon d’un statut personnel ancestral. Surtout, cet impérialisme juridique contribue à fragmenter plus encore la société entre Mahorais de droit français et Comoriens des autres îles, dits "étrangers" : seules les personnes "d’origine mahoraise" peuvent prétendre opter pour le droit français (une constance coloniale veut que, sauf exception, la voix du sol soit moins forte que celle du sang…), les autres tombant de fait dans la clandestinité juridique, quand bien même leurs unions et filiations étaient reconnues par le droit coutumier. » [9]

Cependant, les Mahorais, dans leur volonté d’être Français et de se plier aux règles de la métropole, n’en restent pas moins comoriens dans l’âme. La vitrine assimilationniste cache ainsi l’arrière-boutique qui, elle, reste comorienne. Combien de Mahorais, ne pouvant plus être, selon la loi, polygames [10]), continuent de se marier devant le cadi avec une deuxième voire une troisième femme, souvent non française, afin de se plier aux règles sociales en vigueur depuis des siècles ? Combien continuent d’héberger des frères, des soeurs ou des cousins sans-papiers, malgré la répression accrue depuis septembre 2006 contre le travail clandestin ?

Si « Mayotte est ainsi un des laboratoires outre-mer de l’abaissement des droits des étrangers » [11], l’île est également devenue le théâtre contemporain de l’acculturation d’une partie de la population tandis que l’autre partie conserve ses propres codes hérités des siècles précédents. Cette dislocation est d’autant plus sensible qu’elle se fait au sein même des familles. Et à leur détriment.


Notes

[1] Prénoms d’emprunt. L’anonymat est souvent demandé par les personnes en situation irrégulière à Mayotte.

[2] Anjouan est l’île la plus pauvre mais aussi la plus peuplée. Ses ressortissants sont ainsi nombreux à tenter leur chance dans les autres îles.

[3] Le président Ahmed Abdallah (1978-1989) a comparé l’archipel des Comores à une vache à quatre pattes dont une (Mayotte) lui avait été amputée et l’empêchait d’avancer.

[4] Younoussa Bamana : ancien député de Mayotte au sein de l’Assemblée territoriale sous l’autonomie interne (1967-1975), leader du mouvement pour « Mayotte française », préfet (1976) puis député (1977-1981) de Mayotte après la séparation, président du conseil général de Mayotte (1977-2004).

[5] Adrien Giraud : leader du Mouvement populaire mahorais (MPM), conseiller général après la séparation, président de la Chambre professionnelle durant vingt ans, sénateur depuis 2004.

[6] En juillet 1997, une grande partie de la population anjouanaise réclame la séparation et le rattachement de leur île à la France. Cette crise aboutira à la proclamation de l’indépendance d’Anjouan le 3 août 1997, avant que celle-ci ne rejoigne en 2001 les autres îles indépendantes dans une nouvelle structure fédérale : l’Union des Comores.

[7] Mayotte Hebdo, n° 132, septembre 2003.

[8] Mayotte Hebdo, n° 208, septembre 2004.

[9] Emmanuel Blanchard, « Fractures (post)coloniales à Mayotte », Vacarme, n° 38, hiver 2007.

[10] Depuis janvier 2005, la polygamie est interdite par la loi républicaine à Mayotte.

[11] Emmanuel Blanchard, op.cit.

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18 novembre 2007

Traite des migrants

Sur la plage de Marero, les passeurs veillent sur le butin

                          

 

Quatrième volet de notre reportage en Somalie. Aujourd'hui, visite mouvementée au point d'embarcation des candidats à l'exil.

Les passeurs négocient avec le garde qui vient de tirer sur la voiture (Stéphanie Braquehais)

La voiture emprunte une route rocailleuse, qui l’empêche de rouler à plus de 40 km/h. A la sortie est, sur la gauche, une opulente villa louée par la CIA. Sur la droite, le palais du Président (le général Adde Muse, un fidèle d’Abdulahi Yusuf).

A Bossasso, deux personnes, Farah, passeur, et Jamal, propriétaire d’un bateau, ont accepté de nous conduire vers un des lieux d’embarcation des migrants. Après avoir réclamé le triple, ils finissent par se "contenter" de 800 dollars (!) qu’ils comptent distribuer à tous les miliciens sur place, ce qui n’en reste pas moins la visite guidée la plus chère jamais effectuée. "Par jour, ils gagnent 4000 dollars, explique placidement Farah. Alors, ils n’ont pas vraiment besoin de votre argent."

Avant de quitter Bossasso, ils s’arrêtent pour acheter plusieurs kilos de khat (plante euphorisante), et commencent à en détacher des branches pour les mâcher consciencieusement, tout au long du trajet, parallèle au littoral. Les collines forment un arc de cercle et convergent vers la mer, à l’horizon.

"C’est là-bas", annonce Farah avec un semblant de fierté, la joue gonflée de khat et les dents verdâtres. Jamal, lui, est apparemment un taiseux. "Combien de bateaux possédez-vous?" Il ne daigne pas répondre, puis, lorsque j’insiste, me lâche un cinglant: "Aucun!" J’apprends par la suite que Jamal détient deux bateaux et qu’il s’est constitué un abondant pactole depuis dix ans, grâce à la traite des migrants.

"Nous n'avons pas mangé depuis quatre jours"

Nous approchons du site en question. Farah intime l'ordre au chauffeur de s’arrêter à quelques mètres d’une butte rocheuse. Il sort de la voiture et s’approche d’un milicien armé. Il le prend par l’épaule, lui donne un sac de khat, et récupère l’AK-47, tandis qu’un jeune titube vers les pierres qui bloquent la route et entreprend de les ôter une à une, avec une lenteur infinie.

Plusieurs bateaux recouverts d’une bâche bleue, qui sert à dissimuler les clandestins censés se terrer au fond de la coque, sont amarrés un peu plus loin. Quittant soudain les cavités rocheuses qui semblaient désertes, des dizaines d’hommes armés se dressent et commencent à charger leur kalachnikov car ils ont repéré la voiture non identifiée pénétrer dans le sanctuaire.

Deux bateaux remplis d’une centaine de migrants chacun ont quitté la côte à l’aube. Seule une demi-douzaine de personnes sont encore là et attendent leur tour pour les prochains jours: des jeunes, d’une vingtaine d’années, qui ont parcouru, de nuit, les 20 km à pied depuis Bossasso quatre jours auparavant, pour rejoindre le lieu d’embarcation.

Les clandestins qui attendent leur bateau n'ont pas mangé depuis quatre jours (Stéphanie Braquehais)

Ils viennent de Mogadiscio, ont fui les terribles combats du week-end dernier, les plus violents depuis le mois d’avril. Ils savent qu’ils risquent leur vie en traversant, mais ce qui semble vraiment les préoccuper est l’absence de nourriture. Les passeurs éloignés, ils nous glissent:

"Nous n’avons pas mangé depuis quatre jours, nous n’avons plus d’argent, nous leur avons tout donné."

Coup de feu sur la voiture

Tout à coup, un vieil homme s’agite et se met à pousser des cris de fureur. Par des grands gestes, il nous invite à ficher le camp immédiatement. Farah s’approche:

"Certains réclament encore plus d’argent, ils demandent pourquoi on vous a amenée ici et ont alerté d’autres miliciens qui sont sur la route, il ne vaut mieux pas traîner ici."

Je tente de protester en leur rappelant que j’ai tout de même dépensé 800 dollars pour avoir le droit de faire mon travail. Pour toute réponse, ils me poussent vers le véhicule. Oumar, le chauffeur, passe la première et roule doucement vers la sortie, mais est vite contraint de stopper son élan, lorsque le même garde à qui Farah avait pris son arme, et qui l’a entre temps récupérée, vise le pare choc et tire une balle.

Dans la voiture, tout le monde baisse la tête d’un coup. Il a les yeux rouges et exorbités. "Il a trop fumé de marijuana celui-là, il aurait pu nous tuer!", s’exclame Oumar, qui arrête le moteur et hausse les épaules d’un air excédé. Farah et Jamal se précipitent à l’extérieur vers le mécontent, lui tapent dans le dos, comme s’ils étaient amis de trente ans, et lui glissent des liasses de billets somaliens, qui ne semblent l’apaiser qu’à moitié puisque Jamal revient cinq minutes après, fouille sous le siège de la voiture et en sort encore deux autres, jaunâtres et reliées par un élastique.

"Vous avez un scoop maintenant"

Sur le chemin du retour, Farah se retourne vers moi et a le culot de me dire d’un ton enjoué: "Vous avez un scoop maintenant, ça va vous rapporter beaucoup d’argent." Je lui demande de quel scoop il parle. "Vous avez pu voir comment les gens partent au Yémen, le lieu où tout se passe!" Il semble occulter l’épisode qui a largement écourté ma visite et en partie avorté le reportage.

"-Les gens m’ont dit qu’ils n’avaient plus à manger depuis quatre jours?

-C’est faux, nous leur apportons de la nourriture chaque matin, répond-il.

-Si le bateau rencontre des policiers yéménites, que se passe-t-il?

-Il faut éviter les policiers, car ils tirent sur les bateaux et tuent les migrants.

-Pourquoi certains racontent que ce sont plutôt les passeurs qui obligent les voyageurs à sauter à l’eau pour une mort certaine, dès qu’ils aperçoivent les forces de sécurité yéménites?

-C’est faux, nous risquons notre vie pour eux, ce sont les yéménites qui les tuent.

Autant les patrouilles du Yémen constituent un danger, autant, les passeurs accueillent avec plaisir les patrouilles maritimes anti-terroristes américaines ou européennes. Farah nous explique pourquoi en gloussant:

"En général, ils nous offrent de la nourriture, discutent avec nous, nous demandent de prendre une ou deux photos du bateau parfois, mais c’est tout. Ils s’en fichent de nous, tout ce qu’ils veulent c’est Al Qaeda!"

Puis, fatigué sans doute d’avoir trop parlé, il pioche à nouveau dans le sac plastique un nombre non négligeable de branches de khat et les mâchera imperturbablement jusqu’à notre arrivée.

http://www.rue89.com/blog/carnets-dafrique-de-lest/sur-la-plage-de-marero-les-clandestins-abandonn%C3%A9s

Les solutions face à l'exil? Paroles de sages somaliens

                          

 

Paroles de membres de la communauté des sages de la région de Bari (au nord est du Puntland). Dernier épisode du reportage de Stéphanie Braquehais en Somalie, avec les candidats à l'exil.

La nouvelle échoppe d'Abdi Ali (Stéphanie Braquehais)

"Les solutions? Après de multiples réunions, nous avions décidé, nous les elders, de décréter une série de sanctions, comme la confiscation des biens des personnes mises en cause, mais nous n’avons pas été suivis par la police. La police ne fait rien parce que trop d’intérêts économiques sont en jeu, impliquant des personnalités très influentes et très riches ici à Bossasso."

"Les gens qui organisent ce trafic sont bien connus, listés, mais ils sont puissants, ils engagent des milices privées armées jusqu’aux dents, du coup personne n’ose les déranger."

"Le Puntland ne peut pas à lui tout seul, avec ses faibles moyens trouver une solution au trafic d’humains. La côte est très longue, la police ne dispose pas de patrouilles maritimes, ni d’assez de véhicules pour contrôler la côte. Si une personne veut se déplacer, personne au monde ne pourra l’en empêcher. Il faut une véritable aide de la communauté internationale pour trouver des solutions aux causes des migrations."

"Il vaudrait mieux stopper ce qui fait fuir les gens. C'est-à-dire les guerres. Ce sont les Etats-Unis qui fournissent des armes à l’Ethiopie, ce qui lui permet de mener la guerre en Ogaden. On peut dire finalement que les Etats-Unis contribuent à ce problème régional et qu’ils ne font rien pour le régler, puisque la CIA est partout au Puntland, ils ont des patrouilles maritimes en mer rouge et dans l’océan Indien, mais ils n’arrêtent pas les passeurs, ils cherchent Al-Qaeda."

"Les Etats-Unis sont un grand monsieur très fort, avec un petit cerveau et un seul œil. Si trois terroristes se promènent à Bossasso, les Américains vont utiliser dix hélicoptères, quinze avions et détruire la ville entière pour ces trois personnes. C’est comme si tu avais un insecte sur le visage, au lieu de l’ôter délicatement, ils prennent un marteau et te coupent la tête."

http://www.rue89.com/2007/11/10/somalie-suite-5

 

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16 novembre 2007

Quels modes d’intervention, quelles perspectives pou r un « droit de regard » dans les camps d’étrangers ?

Enfermement des étrangers dans l’Union européenne  et hors de ses frontières 

  Rencontre internationale, Paris, 23 novembre 2007

« Migreurop est un réseau européen de militants et chercheurs dont l’objectif est de faire connaître la généralisation de l’enfermement des étrangers dépourvus de titre de séjour et la multiplication des camps, dispositif au cœur de la politique migratoire de l’Union européenne. Parmi ses moyens d’action : faire connaître l’Europe des camps et les mobilisations qui s’y opposent (...) afin que personne n’ignore que le « grand enfermement » et le « grand éloignement » des étrangers sont une réalité dans l’Union européenne actuelle. (...) Agir à l’échelle européenne pour mobiliser contre « l’Europe des camps » en favorisant les échanges entre des groupes aux pratiques et objectifs multiples, mais qui peuvent ponctuellement agir ensemble ou côte à côte ». (Extrait de la présentation du réseau Migreurop).

Cette rencontre sera l’occasion pour des associations membres et partenaires du réseau Migreurop d’échanger sur leurs modes d’intervention autour de la question de l’enfermement des migrants. Ces modes d’intervention sont très divers : ils vont de la situation en France, où la loi permet un accès très encadré aux lieux d’enfermement pour des personnes ou des organisations agréées par les pouvoirs publics au cas de Chypre, où les rares associations qui défendent les droits des étrangers subissent la répression des pouvoirs publics, en passant par les pays de la frontière orientale de l’Europe, dans lesquels la problématique de l’enfermement des migrants est récente, et les pays méditerranéens où l’accès aux camps, souvent informels, dépend du rapport de force politique.

Au cours de la rencontre seront abordées des questions relatives à la réglementation (sur l’enfermement des migrants, sur l’accès aux lieux de détention : qui, comment, dans quelles conditions ?) et aux mobilisations menées au niveau national pour améliorer la transparence et faire connaître la situation de l’enfermement dans les pays concernés. Cet échange devrait permettre à la fois d’aboutir à une meilleure connaissance des méthodes d’intervention des associations des différents pays dans les camps d’étrangers, et de renforcer la coopération entre les acteurs de terrain. La discussion s’organisera autour d’un échange des expériences et des moyens d’action des associations membres de Migreurop et les suivants associations invitées par le réseau :

PIC (Legal-information Centre for NGOs) Slovénie, Comité Helsinki de Hongrie, HCA/RLAP (Helsinki Citizen’s Assembly Refuge Legal Aid Program) Turquie, RAD Center (Rom ashkali documentation center) Kosovo, KISA (Action for Equality, Support, Antiracism) Chypre, Solim (Solidariedade Imigrante) Portugal, AMDH (Association Mauritanienne des droits humains) Mauritanie, ASMD (Association sud pour la migration et le développement) Maroc

Dans la continuité des conclusions du séminaire organisé par Migreurop à Cecina sur les « violations des droits humains aux frontières » (juillet 2007), l’objectif de cette rencontre sera d’élaborer une campagne collective pour un « droit de regard » dans les lieux d’enfermement des migrants.

La rencontre se tiendra à Paris de 9h00 à 18h00

Au CICP

21,ter Rue Voltaire

75011 Paris

Metro : Nation (ligne 1, 2, 6, 9, RER A) -  Rue de Boulets (ligne 9)

                            

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14 novembre 2007

Canada : "On réclame la fermeture du Centre de prévention de Laval"

Ils étaient au moins une centaine de manifestants à scander à pleins poumons devant le Centre de prévention de l’immigration de Laval : « Personne n’est illégal. » Ils n’exigent rien de moins que la fermeture de cet établissement et la libre circulation des immigrants.

La porte-parole des militants pour les droits des immigrants, Émilie Bréton, explique qu’en enfermant les gens qui demandent l’asile au Canada, on les traite comme des criminels. Quelque 1 800 personnes sont séquestrées dans cette « prison » chaque année.

« Il y en a qui sont détenus durant des mois, voire plus d’un an, souligne Mme Bréton. Ils ne peuvent sortir de là durant leur séjour. Ils n’ont aucun papier leur permettant de circuler à l’extérieur. »

Dans le Centre de Laval, qui peut accueillir environ cent personnes, les hommes et les femmes vivent séparément, les enfants avec ces dernières. Ils dorment dans des dortoirs d’environ quinze places et mangent en groupe. C’est inhumain pour les familles avec des enfants, selon elle.  

Une prison

Saeid Rivan, un immigrant d’origine iranienne de 42 ans, corrobore ses dires. Arrivé au Canada en 1999, il attend toujours sa naturalisation.

« J’ai passé quatre mois et demi dans ce centre de détention, dit-il. C’est comme une prison avec une discipline de fer. On nous isole au moindre manquement. Il a fallu que je dépose un cautionnement de 3 000 $ avant de reprendre ma liberté. »  

Pas de camping

Les militants qui prévoyaient passer la nuit sous la tente sur le terrain de l’établissement ont vu leur projet tomber à l’eau lorsque les policiers leur ont annoncé qu’ils n’avaient par la permission des autorités.

Les manifestants, membres d’une coalition réunissant, entre autres, Solidarité sans frontières et Bloquez l’Empire, tenaient également à dénoncer les murs élevés aux frontières entre les États-Unis et le Mexique, et en Palestine par Israël.

mercredi 14 novembre 2007.
http://www.educationsansfrontieres.org/?article9670

Manifestation contre la détention des immigrés

   

 

Au Canada, manifestation contre la prison pour étrangers de Laval.

« Vous êtes détenus et nous sommes contre ça. Aujourd’hui, nous ne sommes pas capables de vous libérer. Mais un jour, nous pourrons vous libérer. »

Le militant Jaggi Singh a voulu lancer un message d’espoir, hier. Armé d’un micro branché à deux immenses haut-parleurs, il s’est adressé aux immigrés détenus au Centre de prévention de l’immigration de Laval. Là même où l’imam Saïd Jaziri a été détenu avant son expulsion en Tunisie, le mois dernier.

Une soixantaine de militants

Une soixantaine de militants s’y étaient donné rendez-vous en début d’après-midi. Le but de l’action : exiger la fin de la détention des immigrés, la libre circulation des personnes et un statut pour tous.

Le plan initial était de camper dans le stationnement jusqu’à ce matin mais, au moment de mettre sous presse, le groupe ne savait toujours pas s’il allait passer la nuit sur place. « Quand nous sommes arrivés, les policiers avaient déjà érigé un périmètre de sécurité devant le stationnement », a dit Poya Saffari, du groupe Solidarité sans frontières.

Les militants bien emmitouflés sont donc restés en bordure de la montée Saint-François, à 50 mètres du Centre. Les policiers leur ont interdit de faire des feux et de monter leurs tentes. Un froid mordant était également de la partie.

Le groupe a tout de même pu entrer en contact avec six « détenus préventifs », hier. Jaggi Singh leur avait transmis un numéro de cellulaire à l’aide des haut-parleurs. Ils ont téléphoné dès qu’ils ont été autorisés à le faire.

Le Polonais Pierre Kodecki a sauté sur l’occasion. L’homme de 54 ans est au Centre depuis lundi et devra y rester pour au moins 10 jours encore. Il affirme avoir omis de signaler un changement d’adresse le mois dernier. « On ne peut pas enfermer quelqu’un comme ça pour une simple erreur administrative, a-t-il rugi. C’est un crime. »

Un geste de solidarité

L’action d’hier était organisée par plusieurs groupes de défense des droits des immigrés. Il s’agissait d’un geste de solidarité avec des centaines de Mexicains qui, depuis cinq jours, campent à Calexico, au Mexique, à la frontière des États-Unis, pour demander la libre circulation entre les deux pays.

« Les réfugiés se sauvent des conditions que nous, les pays occidentaux, avons créées en exploitant leur économie. Et qu’est-ce que nous faisons ? Nous les expulsons quand ils viennent ici. C’est vraiment sale », s’est désolée la militante Maude Prud’homme.

Le Canada a renvoyé 12 617 personnes l’année dernière, selon le rapport annuel de l’Agence des services frontaliers. Il s’agit d’une forte augmentation depuis 2001, alors qu’il y avait eu 9165 renvois.

Au Centre de prévention de l’immigration de Laval, « les immigrants sont détenus à titre préventif pour identifier, protéger la santé et la sécurité du public ou pallier à un risque de fuite », a expliqué hier Érik Paradis, porte-parole de l’Agence des services frontaliers du Canada. Une trentaine de personnes y étaient détenues, hier.

http://www.cyberpresse.ca/article/20071111/CPACTUALITES/711110449/5358/CPPRESSE

mercredi 14 novembre 2007

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13 novembre 2007

Djibrine, passeur de clandestins: "Je suis là pour les aider"

      

A Bossasso, ville portuaire au nord de la Somalie, des centaines de personnes s’enrichissent grâce au trafic de migrants. Venus d’Ethiopie ou de Somalie, plus de 30000 personnes ont risqué leur vie en 2006 pour atteindre les côtes yéménites. Tout au long de la semaine, Stéphanie Braquehais raconte le quotidien des candidats à l'exil.   

C'est sur ce type d'embarcations que se cachent les clandestins (S. Braquehais)

A quelques mètres du front de mer, de petits commerces et restaurants de quartier sont agglutinés. Djibrine, éthiopien, la quarantaine, est le propriétaire de l’une de ces pensions. Dans une petite salle enfumée par l’encens, mêlée à l’odeur de la nourriture qui grille sur les solides poêles en fer, une trentaine de jeunes hommes sont assis sur des bancs en bois, certains jouant aux cartes en pariant quelques shillings somaliens (un dollar équivalant à environ 20000 shillings). D’autres boivent silencieusement leur tasse de thé au lait, thé somalien.

Des bâches en plastique dissimulent une arrière-cour, à droite de la cuisine, où une demi-douzaine de matelas miteux sont collés les uns aux autres. Quelques oreillers se battent en duel. Sur l’une des couches, un homme est allongé sur le côté en chien de fusil et gémit faiblement de temps à autre. "Il est malade à cause du voyage, mais il n’a rien pour se payer des médicaments.", explique sobrement Djibrine.

Cet homme, venu de l’Ogaden, a parcouru des dizaines de kilomètres à pied, en bus, traversé la frontière éthiopienne en évitant les militaires, pour, une fois arrivé en Somalie, se faire voler son maigre pécule par le passeur à qui il avait confié son destin:

"Ici, poursuit Djibrine, c’est l’endroit où ils dorment tous. Parfois, pendant la haute saison, ils peuvent se retrouver à trente dans la même pièce."

Il s’assied sur une chaise en plastique et commence à enregistrer les personnes qui viennent d’arriver. Il inscrit leur nom, leur lieu d’origine, sur un petit cahier d’écolier, rédigé en amharique. Sur les pages précédentes, des croix ou des encoches sont apposées à droite des noms. Ceux qui ont payé l’intégralité de la somme pour traverser, ceux qui n’en ont payé qu’une partie. Les noms qui ne sont pas marqués par l’un ou l’autre désignent ceux qui ont renoncé au voyage:

"Je ne force personne à partir, dit Djibrine. Certains me disent au dernier moment qu’ils ont peur, alors je leur rends leur argent."

  Djibrine a entamé ce "business" comme il l’appelle, il y a un an:

"Je sais que ce n’est pas le boulot rêvé, qu’il y a des mauvais côtés. Avant, j’étais pêcheur, mais depuis que l’on ne trouve plus de homards au large des côtes, j’ai dû trouver autre chose. Il y a des gens qui ne sont pas honnêtes, qui peuvent partir avec tout l’argent que les gens leur donnent pour la traversée, mais moi, ici, on me fait confiance, en fait, je suis là pour les aider..."

Il loue ce restaurant pour 25 dollars par mois, paie les factures d’électricité, environ 30 dollars, et s’est doté il y a quelques mois d’une télévision avec une antenne satellite, pour 400 dollars qui permet à ses "clients" de pallier leur désoeuvrement en contemplant des clips musicaux, égyptiens, somaliens, éthiopiens, ou même congolais, à longueur de temps.

Certains réussissent à trouver de petits jobs pour payer plus vite la traversée. D’autres sont venus avec de l’argent, mais, comme cet homme, se sont tout fait voler en chemin, par des miliciens, ou même par les passeurs. La plupart reste ici toute la journée à ne rien faire.

Avec l’inflation, le prix de l’hébergement et de la nourriture a augmenté. Chacun doit payer un dollar par jour. Ils doivent aussi économiser pour les 40 à 70 dollars que coûte le voyage en bateau, selon la saison. En septembre, c’est plus cher, car il y a plus de monde:

"J’ai pu accueillir 400 personnes en l’espace de quinze jours, se souvient Djibrine. Vous savez, pour moi c’est une manière d’aider mes compatriotes, j’y perds même de l’argent, car je leur paie parfois le véhicule pour aller sur les lieux d’embarcation quand ils n’ont plus rien."

Je lui demande combien il touche par bateau rempli. Pour 40 personnes envoyées, le propriétaire de l’embarcation lui laisse le montant d’un voyage pour une personne. Il a intérêt à en envoyer le plus régulièrement possible. Dans un boutre de 15 mètres de longueur pour un mètre cinquante de large, on arrive à entasser une centaine de personnes, parfois plus.

Le voyage peut durer 24 heures, le plus souvent le double, voire le triple, où les migrants n’ont pas le droit de faire le moindre mouvement, au risque de faire basculer le bateau. Ceux qui ont déjà tenté la traversée racontent qu’ils ont parfois été battus ou qu’ils ont vu des gens tout simplement se faire jeter à l’eau par les passeurs. Ils ne peuvent protester, au risque de connaître immédiatement le même sort.

Soudain, une musique disco retentit. Djibrine fouille dans sa poche pour attraper un téléphone portable dernier cri. "Salamalékoum…" Après un échange de quelques secondes, il appelle quelqu’un qui se précipite pour saisir le combiné.

"C’est l’Afrique du sud. Je sers d’intermédiaire pour les personnes qui vivent chez moi. Leur famille, leurs amis, peuvent appeler sur mon numéro et discuter pour prendre des nouvelles de ceux qui sont là."

  A-t-il peur de se faire arrêter ? Djibrine hausse les épaules:

"Il y a eu quelques ratissages par la police, ils en ont arrêté quelques uns, puis les ont tous relâchés. Maintenant, de toutes façons, nous sommes bien trop nombreux pour qu’ils puissent faire quoi que ce soit contre nous."

Arrivé à Bossasso il y a dix ans, il n’a pourtant pas tenté sa chance de l’autre côté du Golfe d’Aden, constatant que sa fonction de passeur lui rapportait finalement plus d’argent que d’hypothétiques sales boulots douze heures par jour s’il atteignait le Yémen.

http://www.rue89.com/2007/11/13/djibrine-passeur-de-clandestins-je-suis-la-pour-les-aider

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08 novembre 2007

Rétention et expulsion des personnes étrangères : Non à la directive de la honte ! pétition

Appel aux parlementaires européens

 

Le 29 novembre, un projet de directive sur la rétention et l’expulsion des personnes étrangères sera soumis au Parlement européen.

Depuis 1990, la politique européenne conduite par les gouvernements en matière d’immigration et d’asile s’est traduite par une réduction continue des garanties et des protections fondamentales des personnes. L’Europe se transforme en une forteresse cadenassée et met en oeuvre des moyens démesurés pour empêcher l’accès à son territoire et expulser les sans-papiers.

Le projet de directive, s’il était adopté, constituerait une nouvelle régression. En prévoyant une rétention pouvant atteindre 18 mois pour des personnes dont le seul délit est de vouloir vivre en Europe, il porte en lui une logique inhumaine : la généralisation d’une politique d’enfermement des personnes étrangères qui pourrait ainsi devenir le mode normal de gestion des populations migrantes. En instaurant une interdiction pour 5 ans de revenir en Europe pour toutes les personnes renvoyées, ce projet de directive stigmatise les sans-papiers et les transforme en délinquants à exclure.

Le projet de directive qui sera présenté au Parlement est le premier dans ce domaine qui fasse l’objet d’une procédure de co-décision avec le Conseil des ministres. Le Parlement a donc enfin la possibilité de mettre un terme à cette politique régressive qui va à l’encontre des valeurs humanistes qui sont à la base du projet européen et qui lui donnent sens.

Les parlementaires européens ont aujourd’hui une responsabilité historique : réagir pour ne pas laisser retomber l’Europe dans les heures sombres de la ségrégation entre nationaux et indésirables par la systématisation des camps et de l’éloignement forcé. Nous appelons les parlementaires européens à prendre leurs responsabilités et à rejeter ce projet.

Signez sur http://www.directivedelahonte.org/

 

 

Source/auteur : http://www.directivedelahonte.org/

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30 octobre 2007

Faire tomber les murs : l’identité nationale hors la loi

Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau (lauréat du Goncourt pour Texaco) sont d’immenses écrivains, et des théoriciens passionnants de la "créolitude", ce mode d’être au monde issu du métissage et de la proximité des frontières. Ils lancent aujourd’hui un appel magnifique contre les visions stériles, peureuses et exclusivement défensives de l’identité nationale... Un discours qui tranche heureusement avec la vulgate sarkozyste et avec les jérémiades de certaines gauches. Quand la politique, l’éthique et l’esthétique se rejoignent enfin !

Voir en ligne : Institut du Tout-Monde

Vu sur Fabula.org :

Une des richesses les plus fragiles de l’identité, personnelle ou collective, et les plus précieuses aussi, est que d’évidence elle se développe et se renforce de manière continue, nulle part on ne rencontre de fixité identitaire, mais aussi qu’elle ne saurait s’établir ni se rassurer à partir de règles, d’édits, de lois qui en fonderaient d’autorité la nature. Le principe d’identité se réalise ou se déréalise parfois dans des phases de régression (perte du sentiment de soi) ou de pathologie (exaspération d’un sentiment collectif de supériorité) dont les diverses « guérisons » ne relèvent pas, elles non plus, de décisions préparées et arrêtées, puis mécaniquement appliquées.

Essayons d’approcher cette multiplicité complexe, jamais donnée comme un tout, ni d’un seul coup, que nous appelons identité. Un peuple ou un individu peuvent être attentifs au mouvement de leur identité, mais ne peuvent en décider par avance, au moyen de préceptes et de postulats. On ne saurait gérer un ministère de l’identité. Sinon la vie de la collectivité deviendrait une mécanique, son avenir aseptisé, rendu infertile par des régies fixes, comme dans une expérience de laboratoire. C’est que l’identité est d’abord un être-dans-le-monde, ainsi que disent les philosophes, un risque avant tout, qu’il faut courir, et qu’elle fournit ainsi au rapport avec l’Autre et avec ce monde, en même temps qu’elle résulte du rapport. Une telle ambivalence nourrit à la fois la liberté d’entreprendre et, plus avant, l’audace de changer.

IDENTITE NATIONALE.

En Occident et d’abord en Europe, les collectivités se constituent en nations, dont la double fonction fut d’exalter ce qu’on appelait les valeurs de la communauté, de les défendre contre toute agression extérieure et, si possible, de les exporter dans le monde. La nation devient alors un État-nation, dont le modèle peu à peu s’impose et définit la nature fondamentale des rapports entre peuples dans le monde moderne. La communauté qui vit en État-nation sait pourquoi elle le fait, sans jamais pouvoir le figurer par postulats et théorèmes, c’est la raison pour laquelle elle exprime cela par des symboles (les fameuses valeurs), auxquels elle prétend attribuer une dimension « d’universel ». Une telle organisation est au principe des conquêtes coloniales, la nation colonisatrice impose ses valeurs, et se réclame d’une identité préservée de toute atteinte extérieure et que nous appellerons une identité racine unique. Même si toute colonisation est d’abord d’exploitation économique, aucune ne peut se passer de cette survalorisation identitaire qui justifie l’exploitation. L’identité racine unique a donc toujours besoin de se justifier en se définissant, ou du moins en essayant de le faire. Mais ce modèle s’est aussi trouvé à l’origine des luttes anticolonialistes, c’est dans la revendication d’une identité nationale, héritée de l’exemple du colonisateur, que les communautés dominées ont trouvé la force de résister. Le modèle de l’État-nation a multiplié dans le monde. Il en est résulté bien des désastres. D’une telle suite d’évidences, ou de lieux communs, nous pouvons conclure de deux façons. D’abord que les nations nouvellement apparues, ou qui ont changé de régime, ne progressent que difficilement vers une conception de la nation qui ne soit pas liée à un impératif identitaire rigide et exclusif. Il nous semble que seule l’Afrique du Sud a exprimé la nécessité d’une organisation volontairement métisse, où les Noirs, les Zoulous, les Blancs, les Métis, les Indiens, pourraient vivre ensemble, sans dominations ni conflits : la vocation d’une identité relation. D’autre part, que c’est seulement dans le cas où l’État-nation est menacé dans son existence que la nécessité de l’identité nationale se forge pleinement comme outil de défense (on voit alors qui est traître ou non à la nation) ou comme ferment de rassemblement, sans qu’il soit pourtant besoin de légiférer sur cette identité. Mais à qui fera-t-on croire aujourd’hui que la nation française est ainsi menacée, en danger, et que les flux de deux ou trois cent mille immigrants illégaux constitueraient le noyau dur de cette menace ? Nous entendons dire d’un jeune prodige de la direction d’orchestre qu’il serait né dans un garage : ses parents auraient été presque des SDF et des immigrants, relevables peut-être de ces arrêtés d’expulsion. On nous assure que le jeune garçon tombé d’une fenêtre en tentant de fuir la police d’immigration était l’un des meilleurs de sa classe. La France renoncerait-elle froidement, au nom d’une idée fixe d’identité, ou essaierait-elle de porter une illusoire régulation, à ce que la diversité, l’imprévu, les fécondités du monde seraient susceptibles de lui apporter ?

Faire-Monde. Ainsi en plein 21ème siècle, une grande démocratie, une vieille République, terre dite des « Droits de l’Homme », rassemble dans l‘intitulé d’un ministère appelé en premier lieu à la répression, les termes : immigration, intégration, identité nationale, co-développement. Dans ce précipité, les termes s‘entrechoquent, s’annulent, se condamnent, et ne laissent en finale que le hoquet d’une régression. La France trahit par là une part non codifiable de son identité, un des aspects fondamentaux, l’autre en est le colonialisme, de son rapport au monde : l’exaltation de la liberté pour tous. C’est vrai que l’espace démocratique est un champ de forces antagonistes extrêmement virulent. Que ce moins mauvais de tous les systèmes, demande une attention de tout instant, et comme une vigilance de Guerrier. C’est vrai aussi que nous avons abandonné l’idée d’une progression rectiligne de la conscience humaine, et appris que régression et avancée sont comme indissociables : là ou s’intensifie la lumière, l’ombre s’affirme tout autant. C’est vrai enfin, que le 21ème siècle est ce moment où le monde achève de faire monde sous les auspices consternants du libéralisme économique –– cette virulence capitaliste qui investit l’esprit de liberté pour le dénaturer dans un système qui précipite les forts et les faibles, ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien, ceux qui peuvent et ceux qui ne peuvent pas, dans la géhenne grande ouverte du « Marché ». La mise en système de l’esprit de liberté n’est plus la liberté. C’est un émiettement de tous, qui expose chacun, seul et démuni, à l’appétit du monstre.

C’est vrai enfin que dans ce marché ouvert, ce « monde-marché », ce « marché-monde », les dépressions entre pénurie et abondance suscitent des flots migratoires intenses, comme des cyclones qu’aucune frontière ne saurait endiguer. Sapiens est par définition un migrant, émigrant, immigrant. Il a essaimé comme cela, pris le monde comme cela et, comme cela, il a traversé les déserts et les neiges, les monts et les abîmes, quitté les famines pour suivre le boire et le manger. Il n’est frontière qu’on n’outrepasse. Cela se vérifie sur des millions d’années. Ce le sera jusqu’au bout (encore plus dans les bouleversements climatiques qui s’annoncent) et aucun de ces murs qui se dressent tout partout, sous des prétextes divers, hier à Berlin et aujourd’hui en Palestine ou dans le Sud des États-Unis, ou dans la législation des pays riches, ne saurait endiguer cette vérité simple : que le Tout-Monde est la maison de tous – Kay tout moune –, qu’il appartient à tous et que son équilibre passe par l’équilibre de tous.

MUR ET RELATION.

La tentation du mur n’est pas nouvelle. Chaque fois qu’une culture ou qu‘une civilisation n’a pas réussi à penser l’Autre, à se penser avec l’Autre, à penser l’Autre en soi, ces raides préservations de pierres, de fer, de barbelés, ou d’idéologies closes, se sont élevées, effondrées, et nous reviennent encore dans de nouvelles stridences. Ces refus apeurés de l’Autre, ces tentatives de neutraliser son existence, même de la nier, peuvent prendre la forme d’un corset de textes législatifs, l’allure d’un indéfinissable ministère, ou le brouillard d’une croyance transmise par des médias qui, délaissant à leur tour l’esprit de liberté, ne souscrivent qu’à leur propre expansion à l’ombre des pouvoirs et des forces dominantes.

La notion même d’identité a longtemps servi de muraille : faire le compte de ce qui est à soi, le distinguer de ce qui tient de l’Autre, qu’on érige alors en menace illisible, empreinte de barbarie. Le mur identitaire a donné les éternelles confrontations de peuples, les empires, les expansions coloniales, la Traite des nègres, les atrocités de l’esclavage américain et tous les génocides. Le côté mur de l’identité a existé, existe encore, dans toutes les cultures, tous les peuples, mais c’est en Occident qu’il s’est avéré le plus dévastateur sous l’amplification des sciences et des technologies. Le monde a quand même fait Tout-Monde. Les cultures, les civilisations et les peuples se sont quand même rencontrés, fracassés, mutuellement embellis et fécondés, souvent sans le savoir.

La moindre invention, la moindre trouvaille, s’est toujours répandue dans tous les peuples à une vitesse étonnante. De la roue à la culture sédentaire. Le progrès humain ne peut pas se comprendre sans admettre qu’il existe un côté dynamique de l’identité, et qui est celui de la Relation. Là où le côté mur de l’identité renferme, le côté Relation ouvre tout autant, et si, dès l’origine, ce côté s’est ouvert aux différences comme aux opacités, cela n’a jamais été sur des bases humanistes ni d’après le dispositif d’une morale religieuse laïcisée. C’était simplement une affaire de survie : ceux qui duraient le mieux, qui se reproduisaient le mieux, avaient su pratiquer ce contact avec l’Autre : compenser le côté mur par la rencontre du donner-recevoir, s’alimenter sans cesse ainsi : à cet échange où l’on se change sans pour autant se perdre ni se dénaturer. La nécessité de toute identité s’inscrit dans ce contact et cet échange. C’est l’inaptitude à vivre le contact et l’échange qui crée le mur identitaire et dénature l’identité. L’ultime refus du contact et de l’échange viendrait du miroir que l’on brise pour ne plus se voir soi-même. Commencer à refuser de voir l’Autre entame ainsi un procès de fermeture à soi-même. L’idée que l’on peut construire de soi ne peut s’élaborer que dans le rapport à l’Autre, la présence au monde, dans l’effervescence des contacts et des changes. Le côté mur de l’identité pouvait rehausser de quelques splendeurs ces tribus, ethnies, peuplades ou nations qui étaient confrontées à la nature hostile, à la violence de toute vie qui s’acharne dans d’égoïstes pérennités. Il a pu s’affirmer pour des groupes humains isolés par des mythes fondateurs, des Histoires nationales, des lignées verticales, mais, à mesure que le monde s’est ouvert à la présence de tous, que la conscience même la plus obscurcie s’est ouverte à l’existence inévitable de tous (qu’il fut par exemple clair que l’abondance d’ici est à l’origine d’une pénurie de là, que la misère d’ici ne saurait laisser vivre la plénitude de là), c’est le côté relationnel de l’identité qui est apparu le mieux viable. Par lui on comprend que nul n’échappe aux éclats du Tout-Monde, et que ce n’est là ni confusion ni abandon. Que les murs et les frontières tiennent encore moins quand le monde fait Tout-Monde et qu’il amplifie jusqu’à l’imprévisible le mouvement d’aile du papillon. Le côté mur de l’identité peut rassurer. Il peut alors servir à une politique raciste, xénophobe ou populiste jusqu’à consternation. Mais, indépendamment de tout vertueux principe, le mur identitaire ne sait plus rien du monde. Il ne protège plus, n’ouvre à rien sinon à l’involution des régressions, à l’asphyxie insidieuse de l’esprit, et à la perte de soi.

L’IMAGINAIRE LIBRE.

Les murs qui se construisent aujourd’hui (au prétexte de terrorisme, d’immigration sauvage ou de dieu préférable) ne se dressent pas entre des civilisations, des cultures ou des identités, mais entre des pauvretés et des surabondances, des ivresses opulentes mais inquiètes et des asphyxies sèches. Donc : entre des réalités qu’une politique mondiale, dotée des institutions adéquates saurait atténuer, voire résoudre. Ce qui menace les identités nationales, ce n’est pas les immigrations, c’est par exemple l’hégémonie étasunienne sans partage, c’est la standardisation insidieuse prise dans la consommation, c’est la marchandise divinisée, précipitée sur toutes les innocences, c’est l’idée d’une « essence occidentale », exempte des autres, ou d‘une civilisation exempte de tout apport des autres, et qui serait par là-même devenue non-humaine. C’est l’idée de la pureté, de l’élection divine, de la prééminence, du droit d’ingérence, en bref c’est le mur identitaire au cœur de l’unité-diversité humaine.

La rengaine du choc des civilisations est lamentable. Les civilisations se connaissent, se frottent, se changent et s’échangent de manières conscientes ou inconscientes depuis des milliers d’années. Les archéologies culturelles, voire même identitaires, ne révèlent que des strates qui s’emmêlent sans fin, se nourrissent, se regardent, se fécondent, « s’émulsionnent ». L’ « Occident » est en nous, et nous sommes en lui. Il est en nous par les voies de la suggestion, de la sujétion, de la domination directe ou silencieuse. Mais il est aussi en nous par ces valeurs qu’il a portées au plus haut et peut-être jusqu’à exaspération (Raison, individuation, droits de l’humain, égalité hommes-femmes, laïcité…) et qui étaient déjà présentes dans toutes les cultures à des degrés variables et avec des nuances infinies. Toutes les cultures ont eu leur projection magico-mythique liée à une démarche rationnelle et technique. Toutes les cultures sont de folie et de sagesse, de prose et de poésie. Toutes les cultures sont de pulsion communautaire et de participation individuelle. La domination occidentale s’est faite sur une brusque extension et une exaspération de ces données : le ver était dans le fruit, – en créole : Sé kod yanm qui maré yanm : c’est la liane que produit l’igname qui permet de l’attacher au mieux.

La grande force des vaincus du marché-monde est d’avoir reçu en ajoutement les merveilles et les ombres des vainqueurs. Le plus difficile étant, non de les rejeter, mais de se défaire de leurs stérilisantes fascinations par un imaginaire libéré, une poétique clairvoyante du Tout-Monde. Une plénitude optimale, loin des conquêtes, des revanches ou des dominations, et qui s’appelle Mondialité. Par là nous sommes dans « l’Occident », mais aussi nous nous Orientons.

MONDIALITÉ.

La Mondialité (qui n’est pas le marché-monde) nous exalte aujourd’hui et nous lancine, nous suggère une diversité plus complexe que ne peuvent le signifier ces marqueurs archaïques que sont la couleur de la peau, la langue que l’on parle, le dieu que l’on honore ou celui que l’on craint, le sol où l’on est né. L’identité relationnelle ouvre à une diversité qui est un feu d’artifice, une ovation des imaginaires. La multiplicité, voire l’effervescence, des imaginaires repose sur la présence vivifiante et consciente de cela que toutes les cultures, tous les peuples, toutes les langues, ont élaboré en ombres et en merveilles, et qui constitue l’infinie matière des humanités. La vraie diversité ne se trouve aujourd’hui que dans les imaginaires : la façon de se penser, de penser le monde, de se penser dans le monde, d’organiser ses principes d’existence et de choisir son sol natal. La même peau peut habiller des imaginaires différents. Des imaginaires semblables peuvent s’accommoder de peaux, de langues et de dieux différents. Mme Condoleeza Rice relève du même imaginaire que M. George W. Bush, et n’a rien a voir avec M. Mandela ou avec Martin Luther King. De même, nul ne saurait faire reproche, sous prétexte de solidarité politique ou raciale, aux personnes à peau basanée ou sombre qui accompagnent M. Nicolas Sarkozy : elles sont plus identiques à lui qu’à n’importe quoi d’autre. Le « Même » joue au caméléon. Le divers confond les rigidités identitaires, bouleverse à tout-va, et rejette les certitudes sélectives au rang de fragiles idéologies.

Les arts, les littératures, les musiques et les chants fraternisent par des voies d’imaginaires qui ne connaissent plus rien aux seules géographies nationales ou aux langues orgueilleuses dans leur à-part. Dans la Mondialité (qui est là tout autant que nous avons à la fonder), nous n’appartenons pas en exclusivité à des « patries », à des « nations », et pas du tout à des « territoires », mais désormais à des « Lieux », des intempéries linguistiques, des dieux libres qui ne réclament pas d’être adorés, des terres natales que nous aurons décidées, des langues que nous aurons désirées, ces géographies tissées de terres et de visions que nous aurons forgées. Et ces « Lieux », devenus incontournables, entrent en relation avec tous les Lieux du monde. C’est le chatoiement de tous ces Lieux qui ouvre à l’insurrection infinie des imaginaire libres : à la Mondialité.

DE LA REPENTANCE.

de tels bouleversements, il y a des équilibres économiques, des aléas sociaux, des exigences de politique intérieure, à inventer, maintenir ou réparer. Les flux excessifs d’immigration, des pays pauvres vers les pays riches, peuvent être équilibrés par un grand nombre de mesures qui ne seraient pas à caractère immédiat et irrévocable : par exemple l’entreprise délibérée et proclamée d’une stabilisation juste de l’économie mondiale, le rétablissement des revenus des matières premières des pays du sud, le transfert systématique des technologies, partout où cela serait possible, l’établissement patient, obstiné d’un réseau nord-sud de commerce durable et équitable. Il y a là les principes d’une grande politique pour une nation, qui de les proclamer et de les étudier et de commencer à les mettre en pratique, se grandirait. C’est à chacun de mesurer son degré de prudence, l’éclat de son audace, la hauteur de sa vue. Mais la folie serait de croire inverser par des diktats le mouvement des immigrations. Dans le mot « immigration » il y a comme un souffle vivifiant. L’idée d’« intégration » est une verticale orgueilleuse qui réclame la désintégration préalable de ce qui vient vers nous, et donc l’appauvrissement de soi. Tout comme l’idée de tolérer les différences qui se dresse sur ses ergots pour évaluer l’entour et qui ne se défait pas de sa prétention altière. Le co-développement ne saurait être un prétexte destiné à apaiser d’éventuels comparses économiques afin de pouvoir expulser à objectifs pré-chiffrés, humilier chez soi en toute quiétude. Le co-développement ne vaut que par cette vérité simple : nous sommes sur la même yole. Personne ne saurait se sauver seul. Aucune société, aucune économie. Aucune langue n’est, sans le concert des autres. Aucune culture, aucune civilisation n’atteint à plénitude sans relation aux Autres.

Ce n’est pas l’immigration qui menace ou appauvrit, c’est la raideur du mur et la clôture de soi. C’est pourquoi nous nous sommes levés pour que les Histoires nationales s’ouvrent aux réalités du monde. Pour que les mémoires nationales verticales puissent s’enivrer du partage des mémoires. Pour que la fierté nationale puisse s’alimenter à la reconnaissance des ombres comme des lumières. C’est pourquoi nous disons aussi que la repentance ne peut pas se demander mais qu’elle peut se recevoir et s’entendre. La haute conception des choses du monde n’est jamais béate, orgueilleuse, imbécile. Elle est faite de tremblements, et c’est de tremblement en tremblement qu’elle s’élève sur les degrés d’un clair retour de conscience. L’idée de repentance tend à diminuer celui qui la réclame, mais elle grandit celui qui peut la mettre en oeuvre. Il faut craindre une pauvreté de conscience quand on est incapable d’oser la repentance.

L’APPEL.

Les murs menacent tout le monde, de l’un et l’autre côté de leur obscurité. C’est la relation à l’Autre (à tout L’Autre, dans ses présences animales, végétales, environnementales, culturelles et humaines) qui nous indique la partie la plus haute, la plus honorable, la plus enrichissante de nous-mêmes.

Nous demandons que toute les forces humaines, d’Afrique d’Asie, des Amériques, d’Europe, que tous les peuples sans États, tous les « Républicains », tous les tenants des « Droits de l’Homme », que tous les artistes, toute autorité citoyenne ou de bonne volonté, élèvent par toutes les formes possibles, une protestation contre ce mur-ministère qui tente de nous accommoder au pire, de nous habituer à l’insupportable, de nous faire fréquenter, en silence, jusqu’au risque de la complicité, l’inadmissible. Tout le contraire de la beauté.

Patrick CHAMOISEAU Edouard GLISSANT

http://www.betapolitique.fr/Faire-tomber-les-murs-l-identite-01905.html

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